Un peu plus d’un mois après le renversement du président Roch Marc Christian Kaboré par le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), les Burkinabés sont désormais situés sur les contours de la transition. Lundi 28 février, à la faveur d’Assises nationales, les « forces vives de la nation », pour ne pas dire « les composantes de la nation représentées », se sont réunies à Ouagadougou pour l’examen du rapport de la Commission technique d’élaboration du projet de texte et d’agenda de la transition. Au terme de longues heures d’échanges, les participants sont convenus, d’abord, d’une période de trois ans avant un retour à une vie constitutionnelle normale, ensuite, d’un gouvernement transitoire de 25 membres, enfin, d’un organe législatif de 71 députés qui auront droit à une rémunération mensuelle. Le résultat est assez éloigné de ce qu’avait préconisé la Commission technique au départ, à savoir 30 mois pour tenir des élections, un gouvernement de 21 membres maximum et une assemblée législative de transition n’excédant pas 51 députés avec un mandat gratuit. On comprend que des divergences ont pu apparaître au sein d’une opinion générale dont le spectre va du citoyen de base au politique en passant par les organisations de la société civile.
La signature de la Charte soulage le pays ?
Voilà donc la fin des Assises nationales avec la charte de la transition signée par le chef de l’État, Paul Henri Sandaogo Damiba. Le soulagement général d’avoir réussi à aboutir à une boussole pour un retour à l’ordre constitutionnel est palpable. Ouagadougou, qui a abrité l’événement, a retrouvé son allure habituelle : les nombreux motocyclistes disputent les artères de la ville aux automobilistes, les commerces sont grand ouverts, les gargotes et débits de boissons ont retrouvé leur ambiance habituelle, les appels à la prière des muezzins rythment le tempo de la journée des musulmans. À Rood-woko, le plus grand marché de la capitale, les vendeurs sont à l’affût de clients avec ils devisent pour placer leurs marchandises. En prêtant l’oreille, on saisit cependant que le sujet de la charte de la transition occupe les esprits.
… Mais n’arrête pas le débat
Et d’entendre des bribes de phrases comme « Il semble que la société civile n’était pas d’accord pour une transition de 30 mois », « 36 mois ou pas, qu’est-ce que cela peut bien changer ? », « On ne peut pas s’attendre à ce que le problème sécuritaire soit résolu en un clin d’?il », « Tous les mêmes, moi, la politique ne m’intéresse pas », etc. De quoi illustrer le fait que la question de l’adoption de la charte a bien occupé l’esprit des Burkinabés.
Il faut dire qu’il y a eu de nombreux points d’achoppements.
Déjà lors des assises, les participants avaient pris le contre-pied de la Commission technique d’élaboration du projet de texte et d’agenda, lequel projet a servi de base de discussions. Pour la durée de la période de transition, la Commission technique avait suggéré 30 mois. Un timing revu à la hausse ? 36 mois ? lors des assises, tandis que la composition du gouvernement et de l’assemblée législative de la transition, telle que souhaitée par la commission ad hoc, respectivement établie à 21 et 51 membres, n’a pas été validée par les « forces vives de la nation ». En effet, la charte adoptée consent un gouvernement pouvant atteindre 25 membres, un organe législatif de 71 députés à raison de « 21 personnalités désignées par le chef de l’État, 13 non affiliées à un parti politique et désignées par les forces vives de leurs régions respectives, 8 représentants des partis politiques, 16 militaires et 13 représentants des organisations de la société civile ». Des législateurs qui recevront des émoluments mensuels, tout le contraire de la proposition d’un mandat gratuit émise par les 15 commissaires techniques.
Au sujet du temps qui va s’écouler avant la tenue d’élections, à côté des sceptiques qui trouvent la durée de la transition excessive, il y a les « réalistes » qui estiment que « le juste milieu a été trouvé » pour avoir le temps de bouter le terrorisme hors des frontières, restaurer l’intégrité physique du territoire et surtout être dans le délai « raisonnable » que la Cedeao a appelé de ses v?ux pour éviter de brandir des sanctions économiques comme celles appliquées au Mali.
Ce que les « réalistes » disent
Mahamoud Ouédraogo, commerçant à Rood-woko, veut croire que les 36 mois de transition seront mis à profit pour lutter contre les groupes armés qui sévissent depuis plus de sept années dans le pays et occupent une partie du territoire. « J’approuve la durée actée dans la charte si au bout de trois ans le Burkina va retrouver sa stabilité », confie le quadragénaire.
Mahmoud Ouédraogo voulait des députés de transition patriotes qui ne perçoivent pas de salaires. © Bernard Kaboré
Comme lui, nombreux sont ceux qui mettent en avant l’idée d’une transition au rythme de la lutte antiterroriste et auraient souhaité une durée de transition plus longue. C’est le cas de la Coalition des patriotes du Burkina Faso (COPA-BF) qui avait bloqué un convoi militaire français au centre-nord du Burkina. Son porte-parole Roland Bayala est très clair. « Nous avons estimé qu’il fallait aller au-delà de trois ans parce que refonder une nation, ce n’est pas de l’amusement. Il faut du temps pour construire une base solide, travailler au nettoyage sécuritaire et au retour des milliers, sinon des millions de personnes déplacées internes dans leurs localités respectives », explique-t-il. « Étant donné que nous sommes en démocratie, nous avons accepté le consensus mais nous estimons que cette durée a été adoptée par peur de ce que dira la communauté internationale, à qui nous n’avons d’ailleurs pas de compte à rendre en tant qu’État souverain », poursuit Roland Bayala.
Dans la même veine que Roland Bayala, Ali Tapsoba, étudiant en mathématiques, soutient que « dans le cas où les trois années ne permettront pas de rétablir l’ordre sécuritaire, il faudra réviser la charte de la transition et proroger sa durée ». Soit dit en passant, il s’agit là d’une possibilité envisagée dans le document issu des Assises nationales. Éminent analyste politique, Siaka Coulibaly estime que « le débat ne devrait pas s’éterniser sur la durée de la transition, celle-ci étant liée à des actions retenues dont la sécurisation du territoire ».
Ali Tapsoba souhaite une transition au rythme de la lutte antidjihadiste. © Bernard Kaboré
Que disent les politiques ?
Du côté des politiques, c’est à partir du constat du « difficile contexte sécuritaire » qu’on commente le consensus sur la durée de la transition auquel on est arrivé aux assises. Eddie Komboïgo, président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), l’ex-parti de Blaise Compaoré, et par ailleurs leader de l’opposition avant la chute de Roch Kaboré, dit « prendre acte » de la durée fixée par les assises en s’appuyant sur une explication avancée par la partie militaire de la commission technique. « Lors des assises, ils ont fait comprendre qu’il fallait du temps pour organiser l’armée, s’équiper militairement, mettre en place un système de diplomatie intelligente pour aboutir aux résultats souhaités à savoir : reconquérir les territoires occupés par les groupes armés, sécuriser les zones reconquises, réinstaller les populations dans leurs localités, ramener l’administration publique, créer les conditions d’un retour à un ordre constitutionnel normal en organisant des élections. »
Eddie Komboïgo, ex-chef de file de l’opposition, dit prendre acte de la durée convenue lors des assises. © Bernard Kaboré
Au-delà du constat de la durée, Eddie Komboïgo dit avoir plaidé pour des discussions entre les autorités de la transition et les partenaires techniques et financiers afin d’éviter « des sanctions, parfois inopérantes, mais dommageables pour des populations qui souffrent déjà du fait de l’insécurité ». En clair, dit l’ex-patron de l’opposition, « nous pensons que l’intérêt supérieur de la nation, c’est d’abord la sécurité. Ce ne serait pas avantageux pour un civil, même démocratiquement élu, de se faire investir et de constater l’accélération des tueries dans les mois qui suivent la récupération du territoire ».
Président du Front des forces sociales (FFS), parti membre de l’ex-alliance de majorité présidentielle, Édouard Zabré juge « trop longue » la durée actée par les assises. « Deux ans suffisent largement pour l’entreprise qui est de restaurer l’intégrité territoriale, de lutter contre l’insécurité et organiser des élections. Véritablement, un an dans leur agenda suffisait pour une amorce de stabilité et la deuxième année aurait suffi pour régler les problèmes de gouvernance », explique Édouard Zabré.
Édouard Zabré, président du FSS, estime que deux ans de transition suffisent largement pour restaurer l’intégrité territoriale. © Bernard Kaboré
Débat sur la rémunération ou pas des acteurs de la transition
Avec les effectifs de l’équipe gouvernementale de transition et de l’organe législatif majorés et les émoluments mensuels aux députés en dehors des primes des sessions, il apparaît à certains égards que l’accompagnement de la transition est intéressé. Une situation à l’inverse de la volonté affichée par le colonel Damiba, devenu chef de la transition, lorsqu’il multipliait les prises de contact avec les différentes composantes de la nation dans les premières heures qui ont suivi sa prise du pouvoir. « Des citoyens qui s’engagent à trouver des solutions à leurs compatriotes dans le contexte actuel ne devaient pas s’attendre à quelque chose en retour. C’est la preuve qu’ils veulent siéger au parlement transitoire pour leurs propres intérêts », lance Mahamoud Ouédraogo, un commerçant.
Pour Roland Bayala, « aujourd’hui, on en veut à la société civile pour avoir simplement travaillé au départ de l’ancien régime », celui de Roch Kaboré. « Il n’est pas judicieux de mettre à l’écart les leaders de la société civile qui ont décelé les lacunes du pouvoir déchu », dit-il, et de poursuivre que celle-ci devra également s’impliquer dans le contrôle de l’action du gouvernement de transition. « On demande de siéger gratuitement au parlement au nom du patriotisme. Je dis non parce que le baromètre du patriotisme ne se mesure pas à l’aune de ce qu’un individu peut gagner en accédant à un poste, il se mesure d’abord au résultat obtenu d’un engagement pris », conclut-il.
Bénévolat, rémunération : le débat se poursuit. Le politologue Siaka Coulibaly, lui, s’oppose à des « des rémunérations trop élevées comme ce fut le cas lors de la transition de 2015 ». « Une rémunération modeste doit être assurée aux membres de l’Assemblée législative de transition », suggère-t-il loin du point de vue d’Eddie Komboïgo qui se fait presque le porte-voix des partisans de la rémunération : « C »est un travail. Il n’y a pas de raisons de ne pas le rémunérer à partir du moment où le coup d’État a été légalisé et cautionné par le Conseil constitutionnel », explique celui qui est arrivé deuxième à la présidentielle de novembre 2020.
Observateur averti de la scène politique, Bassolma Bazié, directeur administratif de la Société de recherche, d’assistance, de médiation et de formation (S-RAMFOR) se dit « déçu » par « l’incohérence abyssale entre le discours et la pratique » des nouvelles autorités. Pour justifier sa position, celui qui fut par ailleurs le porte-parole de l’Unité d’action syndicale (UAS) du Burkina pendant de longues années livre une anecdote.
Bassolma Bazié évoque une incohérence abyssale entre le discours et la pratique des nouvelles autorités. © Bernard Kaboré
« Lorsqu’en 2014, suite à insurrection populaire, j’ai été contacté pour désigner cinq représentants du Mouvement syndical au Conseil national de la transition et cinq autres pour le gouvernement, j’ai signifié à mes interlocuteurs, les autorités d’antan, qu’il n’était pas du rôle d’une organisation syndicale de s’asseoir sur un fauteuil politique au vu de son rôle de contre-pouvoir. J’avais indiqué que si cette désignation était une exigence au vu du contexte national, ma position non négociable était un mandat bénévole. Et d’ajouter que chaque acteur désigné devait conserver le salaire de son travail habituel et chaque non-salarié pourrait recevoir une indemnité de session. » « Le bénévolat, voire la gratuité font partie des exemples de sacrifices de nos devanciers », poursuit-il. Et d’évoquer « la législature gratuite de juin 1970 à février 1974 (avec 57 députés) qui a conduit à la IIe République avec une élection présidentielle, la plus transparente de nos élections » ainsi que « le destin des fils et filles du pays qui se sont engagés comme volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et qui y ont laissé leur vie ».
Damiba désormais attendu à l’œuvre
Maintenant que le lieutenant-colonel Damiba a été investi chef de l’État et qu’il a formé son gouvernement dirigé par un civil, dans le respect des dispositions de la Charte, le Burkina Faso est en orbite pour affronter son destin. Dans un environnement sahélien fortement marqué par l’insécurité liée au terrorisme islamiste et international dominé par le fracas des armes en Ukraine, « le pays des hommes intègres » va devoir rassurer l’international à travers la Cedeao d’abord, et les autres organisations internationales après. De quoi se donner un nouveau souffle politique, sécuritaire, économique et social dans un environnement pris dans un chantier de refondation. (Le Point)