dimanche, novembre 27, 2022
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Côte d’Ivoire : le sens du retour du tambour parleur Djidji Ayokwe

« C’est un acte symbolique, mais aussi le premier d’une longue série », assure Silvie Memel-Kassi, directrice du musée des Civilisations de Côte d’Ivoire. En effet, aujourd’hui, la place est encore vide. Mais d’ici 2023, c’est certainement là, au centre de la pièce centrale du musée des Civilisations de Côte d’Ivoire, qu’il prendra place. Lui, c’est le tambour Djidji Ayokwe éloigné de ses terres depuis plus d’un siècle. Il devrait ainsi enfin retrouver son peuple, les communautés des villages Atchan, et ce, dans le cadre du mouvement de restitution des biens culturels entamé par la France sous l’impulsion du président Emmanuel Macron.

Confisqué en 1916 par l’armée française, l’objet en bois, de 3,31 m de long pour un poids de 430 kg, a d’abord été exposé pendant quinze ans dans les jardins du gouverneur Marc Simon dans des conditions peu en rapport avec sa symbolique. Transféré en France, il est actuellement au musée Jacques-Chirac du Quai-Branly, à Paris. Le 7 novembre, des membres du peuple Bidjan ont d’ailleurs fait le déplacement dans la capitale pour lancer la première étape du processus : la désacralisation du tambour. À l’issue de cette cérémonie, d’autres personnes sont désormais à même d’être autorisées à le manipuler, pour sa restauration d’abord, avant qu’il ne soit restitué définitivement à la Côte d’Ivoire. Instrument dont l’écho pouvait s’entendre à 20 kilomètres à la ronde, le tambour Djidji Ayokwe est d’abord un objet spirituel d’une importance considérable pour les communautés Atchan auxquelles il appartient. Il leur fournissait, entre autres, des informations sur leurs ennemis d’alors.

Pour rappel, le tambour fait partie des 148 objets réclamés par le gouvernement ivoirien depuis une demande officielle de restitution faite en août 2019.

Alors que le Bénin profite aujourd’hui des retombées du retour des 26 ?uvres des trésors royaux d’Abomey, où en est la Côte d’Ivoire ? Le débat dans le pays est-il aussi intense ? Silvie Memel-Kassi, directrice du musée des Civilisations de Côte d’Ivoire durant de longues années et directrice de la Culture, connaît le sujet par c?ur. Invitée, le temps d’une soirée, à une conférence organisée à l’Institut français d’Abidjan sur le sujet animée par Bénédicte Savoy, celle-là même qui, avec Felwine Sarr, a rédigé le rapport sur la restitution du patrimoine africain, elle a répondu aux questions du Point Afrique.

Le Point Afrique : Comment vous sentez-vous à quelques heures de votre départ pour le quai Branly, à Paris ?

Silvie Memel-Kassi : Je ressens beaucoup de fierté, car c’est un moment que nous attendons depuis longtemps. Ce voyage montre qu’un grand pas a été franchi : nous sommes en plein processus de restitution. L’étape qui vient est vraiment déterminante pour la suite.

En août 2019, justement, la Côte d’Ivoire a officiellement demandé à la France le retour sur ses terres de 148 pièces. Où en est-on aujourd’hui ?

L’État a effectivement fait cette requête, mais la restitution prendra un peu de temps, car il faut que toutes conditions soient réunies, tant au niveau des infrastructures qu’en matière juridique [avant que le tambour ne quitte la France, le Parlement doit voter son retour, NDLR]. Mais la Côte d’Ivoire, comme d’autres pays africains, reste bien évidemment engagée dans ce débat. Le retour du tambour Djidji Ayokwe, réclamé depuis longtemps par les communautés Bidjan auquel il appartient, est, à ce titre, symbolique. Et il sera le premier d’une longue série.

Durant son intervention ici à l’Institut français, Bénédicte Savoy, autrice avec Felwine Sarr du rapport sur la restitution des ?uvres d’art à l’Afrique, a loué votre détermination et votre opiniâtreté. Est-ce que le processus de restitution est un combat difficile ?

Les débuts ont été compliqués. Mais notre engagement n’est pas récent, le retour des pièces était une volonté affichée par la Côte d’Ivoire bien avant la parution du rapport Sarr-Savoy en 2018. En 2011, pendant la crise post-électorale, nous avons perdu 121 pièces majeures, de grande valeur, à cause des pillages. C’est à ce moment-là que nous avons lancé un appel international pour faire appel à la solidarité des musées du monde et de l’Unesco. J’ai ensuite rédigé une thèse sur le sujet pour appuyer cette demande.

Pour Silvie Memel-Kassi, directrrice du musée des civilisations de Côte d’Ivoire, « il a fallu se battre pour placer la question des restitutions au c?ur du débat, notamment grâce à des partenariats public-privé ». © DR

Mais cette question a été confrontée dès le départ à une fervente opposition. Même mes recherches ont parfois été rendues difficiles, quand il a fallu voir des pièces aux États-Unis ou en France. Les accords bilatéraux ne le permettaient pas toujours. Et l’État de Côte d’Ivoire avait d’autres priorités, le budget en charge de la Culture étant minime. Il a donc fallu se battre pour placer la question des restitutions au c?ur du débat, notamment grâce à des partenariats public-privé. Sans cela, il n’y aurait pas eu la même dynamique. En revanche, quand le rapport est sorti, nous étions prêts.

Lire aussi : Restitution des biens culturels africains : où en est réellement l’Europe ?

Que faites-vous pour rendre cette question, et celle de la culture en général, plus accessible aux Ivoiriens ?

Pour élargir notre public, nous allons dans les écoles. Nous voulons donner la possibilité aux jeunes et aux enseignants de se sentir concernés par la question des restitutions, et sur la place de la culture dans nos vies. Ici à l’Institut français, nous avons aussi organisé une soirée de débats avec les jeunes des quartiers populaires d’Abidjan, pour entendre aussi leur voix et leur avis. C’est très important pour nous, tout le monde doit pouvoir s’exprimer et sur cette question et se l’approprier. Aujourd’hui, je dirais qu’on est en phase de normalisation à ce sujet, auprès des décideurs comme de Monsieur Tout-le-Monde.

Au mois de mai 2022, la ministre de la Culture de Côte d’Ivoire, Françoise Remarck, avait conduit une forte délégation au Musée du Quai Branly à Paris, dont, entre autres, l’Ambassadeur de Côte d’Ivoire en France et près de la Principauté de Monaco, Maurice Bandaman, Ramata Bakayoko-Ly, ambassadrice et déléguée permanente de la Côte d’Ivoire auprès de l’Unesco, Silvie Memel-Kassi, directrice générale de la Culture et Guy Djagoua, chef d’Attoubé, porte-parole des Chefs Bidjan. © DR

On le voit dans le taux de fréquentations du musée. Jusque-là, les gens ne voyaient pas trop l’intérêt d’y aller. Ce débat a beaucoup changé les choses : les Ivoiriens se sont rendu compte qu’il était important d’avoir des objets qui nous appartiennent, chez nous. Nous sommes en pleine révolution culturelle.

Quel est le rôle aujourd’hui du musée des Civilisations pour prolonger la dynamique ?

Le tambour contribue grandement à poursuivre le processus et suscite beaucoup d’intérêt. La logique de préparation et d’organisation dans laquelle nous sommes engagés nous pousse à rencontrer du monde, à diffuser le débat auprès des chercheurs et des étudiants qui viennent du monde entier pour étudier notre histoire. En tant que premier musée du pays, nous avons une grande responsabilité. C’est un vrai défi.

Au-delà des représentants culturels, quelle place est attribuée aux communautés concernées lorsqu’il s’agit de restituer leurs biens ?

Lorsque le tambour a été saisi, cela a totalement déstructuré les communautés Bidjan. Elles ne sont plus jamais retrouvées, réorganisées comme avant. Jamais. Car l’objet liait les groupes atchans qui, par définition, n’ont pas de pouvoir central, de chef. Chaque village est retranché dans son coin. Quand il a été question de restituer le tambour, j’ai fait le tour des sept localités propriétaires du bien.

Fin 2020, les premières réunions entre les membres des communautés, jusqu’ici séparées, ont eu lieu. Et aujourd’hui, ils se retrouvent tous les jours. Ils sont très engagés dans la restitution. Cela concerne aussi bien les sept villages propriétaires du tambour que les 63 autres, du groupe tchaman. Ils prennent la parole de manière officielle aux côtés des membres du gouvernement, d’égal à égal. La ministre de la Culture se veut seulement l’intermédiaire entre eux et les États ivoiriens et français. Désormais, aucune décision n’est prise en Côte d’Ivoire sans en avoir parlé auparavant à la communauté. (Le Point)

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